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Décapitation, cannibales et démons : 5 œuvres terrifiantes qui ont marqué l’histoire

Publié le

par Lise Lanot

Des œuvres sombres qui content le désespoir et l’angoisse de l’espèce humaine. Tout un programme.

Décapitation, cannibales et démons : 5 œuvres terrifiantes qui ont marqué l’histoire

© Francisco de Goya/Musée du Prado

Pour ce mois d’Halloween, la rédaction de Konbini vous prépare une série horrifique. Des creepypastas aux films d’horreur méconnus, en passant par des malédictions venues d’ailleurs, un article quotidien vous fera frissonner jusqu’au Jour des morts.

Vus et revus les films horrifiques, les playlists lugubres et les livres effrayants. Pour une belle frousse cette année, préférez un nouveau type d’épouvante, celui procuré par la vision d’une œuvre tellement sanglante, tellement riche d’histoires monstrueuses, qu’on ne peut s’empêcher de détourner le regard et de composer avec les frissons qui parcourent notre corps. Si vous doutez que ce soit possible, poursuivez votre lecture, on en reparle dans quelques scrolls.

Saturne dévorant un de ses fils de Francisco Goya

Haute de près d’1 mètre 50, l’œuvre de Goya trouble son public, averti ou non, dès le premier coup d’œil. La vision de cette longue silhouette aux membres décharnés, aux yeux écarquillés – entre terreur subie et imposée – et à la bouche béante met mal à l’aise. Contrastant avec le fond noir du tableau, les beiges, bruns et bleus du corps de Saturne forment des bras et des jambes rendus quasi abstraits par la vigueur des coups de pinceaux de l’artiste espagnol.

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Francisco de Goya, Saturne dévorant un de ses fils, 1819-1823. (© Musée du Prado)

Le fait que Saturne soit en train de déchiqueter le bras d’un petit corps décapité ajoute, bien sûr, à l’effroi de la scène. Mais nous ne sommes là qu’aux prémices de la frayeur puisqu’il s’avère que, par-dessus le marché, le petit individu en train de se faire ronger le radius est le fils de Saturne.

L’œuvre rapporte le mythe de Kronos (assimilé à Saturne dans la culture latine), un Titan qui dévorait ses fils pour éviter que ces derniers ne le détrônent. Pas de bol, le seul qu’il n’a pas pu engloutir – caché par sa femme, qui est aussi sa sœur, mais c’est une autre histoire – est Zeus, devenu le dieu suprême de la mythologie grecque. Kronos avait lui-même détrôné son père en tranchant son sexe avec une faucille, et ne voulait pas que l’histoire se répète. Karma is a bitch, Kronos.

Bref, une histoire un poil alambiquée qui rappelle la vanité de l’être humain et la peur du temps qui passe : en devenant père, Kronos se sent délesté de son pouvoir et émasculé. Profondément terrifié à l’idée de vivre ce qu’il a lui-même fait subir à son père, le Titan commet l’impensable, le meurtre de son enfant. 

Francisco de Goya met en scène cette folie meurtrière avec moult détails qui n’existent pas dans le mythe original. Kronos est supposé avoir englouti tout cru ses enfants mais, dans l’œuvre espagnole, le peintre présente un festin sanguinolent, sans espoir de retour en arrière. Le mythe rapporte que Zeus sauvera ses frères et sœurs, “recraché·e·s” par leur père. Chez Goya, tel retournement inespéré de situation est impossible : Kronos ne cherche pas à simplement se débarrasser de ses enfants, il les torture, se délecte de leur chair.

Judith décapitant Holopherne d’Artemisia Gentileschi

Artemisia Gentileschi a réalisé deux versions de l’épisode biblique relatant la décapitation du général Holopherne par Judith. Invitée – grâce à sa grande beauté – par le général qui occupe sa ville, Judith parvient à libérer Béthulie des Assyriens en suivant Holopherne dans sa tente. Une fois infiltrée, elle profite de son ivresse pour lui trancher la tête.

L’épisode est fréquemment relaté dans l’art à partir du Moyen Âge. Chez Artemisia Gentileschi, il ne s’agit pas seulement de rendre compte du courage d’une héroïne, mais aussi de prendre le pouvoir sur sa propre histoire. Dans ses tableaux, elle prête ses traits à Judith et s’inspire d’Agostino Tassi, qui fut son mentor et son violeur, pour représenter Holopherne.

Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, 1614-1620. (© Galerie des Offices)

Dénonciation ou vengeance, le tableau semble avoir une puissance cathartique pour la peintre italienne. Contrairement à la plupart des représentations picturales de l’épisode (qu’il s’agisse du Caravage, de Botticelli ou de Michel-Ange), la servante ne joue pas un rôle secondaire chez Artemisia Gentileschi. Plus que soutenir Judith/Artemisia, l’aidant à porter la tête de son bourreau, sa servante tient l’épée et participe activement à la décapitation.

Le sang qui gicle de la jugulaire d’Holopherne, son regard conscient et apeuré, la façon dont il semble tenter de se défaire de la lutte participent à l’angoisse de la scène. Mais ce qui inspire surtout l’effroi dans le tableau, c’est l’attitude des femmes : elles ne semblent pas satisfaites de leur acte, elles l’effectuent avec froideur puisque rien n’effacera le traumatisme du viol, ni la décapitation ni le tableau.

Le Cri d’Edvard Munch

Le Cri. D’accord, ça a l’air plutôt évident de le trouver dans un top des œuvres les plus effrayantes. Mais le tableau ne figure pas ici simplement pour la célèbre expression de l’effroi savamment maîtrisée par le peintre. Ni pour l’ondulation du corps du personnage reflétant les troubles de son âme et du paysage. C’est une inscription présente dans le coin gauche supérieur de la toile qui nous intéresse ici.

“Ne peut avoir été peint que par un fou”, peut-on lire en norvégien. Les quelques mots inscrits au crayon à papier ont longtemps été source de mystère. La théorie dominante veut que la phrase eût été une insulte à l’égard de l’artiste, laissé par une personne “indigné·e par l’œuvre”. Mais un examen par thermographie infrarouge réalisé en février 2021 a avancé une conclusion bien différente.

Edvard Munch, Le Cri, 1893. (© Nasjonalgalleriet, Oslo)

L’inscription “est sans aucun doute de Munch”, a conclu le musée norvégien. “L’écriture elle-même, ainsi que les événements qui se sont produits en 1895, lorsque Munch a montré le tableau en Norvège pour la première fois, pointent tous dans la même direction.” Les critiques furent telles, lors de la première présentation du Cri au public norvégien, que fusèrent nombre de “questions sur la santé mentale de l’artiste”.

Assailli par les critiques et le doute, “hanté par le sentiment d’angoisse nourri par la mort prématurée de proches”, notamment celle de sa mère et de sa sœur, emportées par la maladie, Edvard Munch sera brièvement placé en hôpital psychiatrique en 1908. Son chef-d’œuvre promet une méta-angoisse : celle procurée par le dessin lui-même et celle suscitée par le tourment de l’artiste, enfermé dans le carcan de sa psyché, produit entre autres par la réception de ses œuvres. Nous aussi, ça nous donnerait envie de crier un bon coup.

Fille avec un masque de mort de Frida Kahlo

La mort est omniprésente dans ce tableau de Frida Kahlo. Elle est évidente dans le “masque de mort” que porte la petite fille, mais aussi dans la fleur jaune qu’elle tient à la main, “qui ressemble à la fleur de tagète que les Mexicains mettent sur les tombes lors de la fête du Jour des morts”, précise le site français dédié à la peintre.

La fille de la toile représenterait la peintre elle-même, à ses 4 ans. Le masque qu’elle porte, trop grand pour son visage, et le masque de tigre posé à ses pieds (symbole de protection contre le mal) figurent les événements tragiques qui ponctueront la vie de la peintre.

Frida Kahlo, Fille avec un masque de mort, 1938. (© Nagoya City Art Museum)

Frida Kahlo réalise cette œuvre en 1938, après avoir subi plusieurs fausses couches et alors qu’elle divorce puis se remarie avec Diego Rivera. L’innocence de l’enfance est portée disparue chez cette enfant, une absence qui est rendue assourdissante tant la fillette semble emprisonnée, piégée par cette mine cadavérique et livide qui ne lui laisse aucun espoir quant à son futur.

L’horizon lui-même est bouché par des chaînes de montagnes successives. Campée sur ses deux pieds, la petite fille regarde le public dans les yeux, comme pour le forcer à soutenir sa douleur et à se préparer, lui aussi, au pire.

Le Cauchemar de Johann Heinrich Füssli

Celles et ceux qui ont déjà vécu une terreur nocturne ne devraient pas rester insensibles au Cauchemar de Johann Heinrich Füssli. D’ailleurs, lorsqu’on vous avait demandé quelle œuvre d’art vous horrifiait le plus, l’œuvre réalisée en 1781 avait été citée plusieurs fois.

Au-delà des mines terrifiantes de l’incube qui prend possession de la jeune femme et du cheval fou tapi dans l’ombre, c’est “l’innocence du sujet endormi [contrastant] avec l’atmosphère glauque de la scène” qui inspire le trouble. Le clair-obscur de la blancheur éclatante de la robe du personnage principal et le fond sombre reflètent cet inquiétant contraste.

Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar, 1781. (© Detroit Institute of Arts)

Réalisé un petit siècle avant la naissance de Freud, le tableau aurait “fasciné” le père de la psychanalyse – qui en aurait même accroché une gravure chez lui. À cet égard, c’est la puissance menaçante, et inévitable, de l’inconscient qu’on peut lire en filigrane de cette scène.

Devant Le Cauchemar, le public ne peut que s’affoler de l’apparent abandon de la femme et de ce qu’elle s’apprête à subir. La présence de son lit, les drapés que forment le tissu de sa robe sur son corps, sa pose alanguie participent à créer une peur plus physique, d’ordre sexuel.

Le sujet allongé est le seul à ne pas prendre conscience du public. Le regard adressé au public de la part de la bête instaure un malaise supplémentaire : nous devenons les témoins oculaires, voire les complices, de cette terrifiante scène. Qu’importent les cris ou la détresse, elle ne se réveillera pas. Allez, sur ce, on vous souhaite de beaux rêves.