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“King Kong” est-il un salaud ?

Publié le

par Konbini

Faites entrer l’accusé.

“King Kong” est-il un salaud ?

C’est l’une des premières icônes du cinéma. Il hurle, boulotte des humains, dézingue de l’animal préhistorique. Oui, King Kong fout les chocottes. Mais “la bête” sait aussi faire preuve de tendresse. N’oublions jamais que cet emblème quasi mythologique d’un monde de violence archaïque, en tombant éperdument amoureux de la “belle”, se découvre une sensibilité au dénouement fatal.

Touchante ambiguïté du “monstre”. À la fois figure hyperbolique de la force sauvage et victime tragique. De l’amour, d’une part. Mais aussi, voire surtout, d’une civilisation du spectacle et du profit basée sur l’asservissement de la nature. Alors, le grand gorille, visage du Mal ou martyr incompris ? Rappelons les faits, sur la base du King Kong de Peter Jackson sorti en 2005. Disponible chez Prime Video.

Gare à la brute (velue)

Ça commence comme une banale galère de tournage. Carl Denham (Jack Black) veut à tout prix réaliser un film d’aventures du côté de l’océan Indien, mais les producteurs, désabusés, coupent les financements. Bon. Rien de bien original, jusque-là.

Tout part en live au moment où ce cinéaste un brin obsessionnel emmène, en cachette et par diverses astuces, sa troupe en direction d’une île légendaire. Une fois arrivés, ils découvrent le village d’une tribu indigène pas franchement hospitalière. Certains membres de l’équipage passent l’arme à gauche, et Ann Darrow (Naomi Watts) est offerte en tribut à une force à laquelle les locaux vouent leur culte : King Kong. Un gorille au dos gris format XXL, grosso modo.

Peter Jackson présente ledit animal comme une effroyable aberration de la nature, avec force débauche d’effets numériques. Cicatrices, faciès menaçant, expressions rageuses… Cerise sur le gâteau, lorsque Kong emmène sa proie dans sa tanière, on y découvre des ossements humains. Pas de doute : il est anthropophage. Naomi Watts a peur, nous aussi. Gloups.

Gaga Kong

“Ne jamais juger un livre à sa couverture…” Touché par la grâce de sa kidnappée, Kong – surprise ! – change d’attitude. Il se révèle blagueur, mélancolique et protecteur. Très protecteur. La preuve : au cours d’un affrontement gargantuesque contre trois T-Rex, le gorille sauve son aimée au péril de sa vie. Rien que ça.

Kong gagne en humanité. Épris, il ne recule devant aucun péril pour ne pas être séparé de celle qui a fait chavirer son cœur, lorsque celle-ci s’échappe de l’île. Meurtri par les balles, blessé par un hameçon et endormi au chloroforme, le simien finit par être arraché à ses rivages coutumiers pour terminer exhibé en bête de foire à New York, sur les ordres de Carl Denham.

Les rôles s’inversent. Ce n’est plus Ann Darrow qui est entravée par les fers et offerte en pâture, mais Kong. Dans un élan de rage et en plein “spectacle”, il se défait de ses liens pour retrouver celle qu’il avait – sans doute – cru perdue à jamais. S’ensuivent des retrouvailles entre un Kong complètement gaga et une Naomi Watts charmée qui pourraient être tout droit sortie des studios Disney – mention spéciale à la scène de “patinage” sur glace. D’animal assoiffé de sang, Kong s’est mué en ado mièvre, capricieux et insouciant. Amoureux, quoi.

Une fable écolo

Ce n’est évidemment pas un hasard si King Kong s’ouvre sur le panorama d’un zoo. Pas une coïncidence non plus si le bateau qui emmène l’équipe de Carl Denham est dirigé par le capitaine Englehorn, spécialisé dans la capture d’animaux sauvages et dont une partie du navire recèle des cages dans lesquels des bêtes de tous genres s’agitent, et s’alarment.

Film plus grand que nature et remake grandiose du King Kong de 1933, l’œuvre de Peter Jackson est aussi un conte environnemental. Le récit d’une Amérique qui, en pleine période de dépression, détourne son regard du désastre en trouvant refuge dans le spectacle. La danse, les music hall et… l’exhibition d’un règne animal dominé par homo sapiens.

Au moment où Kong pousse son dernier soupir du haut de l’Empire State Building, orgueilleux symbole d’une civilisation pseudo-triomphante bâtie sur les ruines de l’ancienne (les Indiens, la nature vierge…), une question s’impose : de quel côté est la monstruosité ? De celui de l’être qui était roi en son royaume avant de devenir un simple divertissement, ou de celui de Carl Denham ? Soit la personnification d’une société de show prête à tout pour créer du loisir. Et amasser une fortune au passage, si possible.

Sur le cadavre de la bête autour duquel s’attroupe une foule parfois hilare, un photographe s’interroge. Pourquoi Kong a-t-il cherché à trouver refuge dans les hauteurs, là où il était pourtant évident qu’il n’aurait pas d’issue ? Un homologue répond avec cette formule lapidaire : “Ce n’est qu’un animal stupide, il n’a rien vu venir, les avions l’ont eu”. “Les avions n’y sont pour rien, c’est la belle qui a tué la bête”, rétorque alors Carl Denham, oubliant sans doute qu’en définitive, il est le principal responsable du drame. Et le goût voyeuriste de la “civilisation” pour la soumission du “sauvage” avec lui, tout de même.

Tu méritais une oraison funèbre plus honnête, Kong. RIP.

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