AccueilPop culture

C’est quoi, cette jersey drill qui s’infiltre partout dans le rap français ?

Publié le , modifié le

Par Aurélien Chapuis

La musique club reprend un espace énorme dans le rap et aussi en France. Petit tour d’horizon avec notamment le projet de Kerchak.

C’est quoi, cette jersey drill qui s’infiltre partout dans le rap français ?

Chaque semaine, Aurélien Chapuis alias Le Captain Nemo revient sur l’actualité du rap avec ses coups de cœur, ses découvertes et les enjeux du moment.

Depuis une bonne année, le rap français est infusé de musique club. La mouvance a commencé aux États-Unis, dans une grande machine à laver de la côte Est où la drill de Chicago (Chief Keef, Lil Durk) est passée à la moulinette anglaise à Londres (Skengdo & AM, Headie One, Giggs) avant de revenir dans les rues de New York et ses environs (Pop Smoke). Là où ça se gâte, c’est qu’en revenant sur la côte Ouest américaine avec des sonorités plus électroniques propres au Royaume-Uni, la drill a réveillé des vieux spectres de musique club ghetto comme la Baltimore Club, le Foot Work, la Ghetto Tech et… la Jersey Club.

Pour schématiser, ces dérivés du hip-hop sont des mélanges avec des scènes club locales très fortes comme à Miami, à Chicago, à Detroit et donc dans le New Jersey où une rythmique très enlevée proche de celle développée à Baltimore (la fameuse Bmore Club) rend encore plus speed et dansants les tubes de l’époque. Oui, de l’époque car ce développement de scènes club locales date des années 1990, voire 1980. En gros, ça a toujours été là dans le rap, dedans ou à côté. En parallèle. Tout vient de Luther Campbell et 2 Live Crew. Je force, mais ce n’est pas loin d’être vrai. Résultat : Presque 30 ans après, la drill anglaise a relancé les breakbeats de Jersey Club et pouf, la Jersey drill envahit les clubs et TikTok.

À voir aussi sur Konbini

Et la France, dans tout ça ? Eh bien, comme la drill anglaise a totalement imprégné le rap en français, ses dérivés ont commencé à faire des émules. Ainsi, les nouvelles versions de la drill à 160 bpm version Jersey ont commencé à se voir en 2021 avec des artistes comme Kerchak qui vient justement de sortir sa première mixtape appelée Confiance.

Le profil de Kerchak est vraiment passionnant car c’est un jeune artiste charismatique et qui sait où il va. Au premier abord, la Jersey drill paraît limitée, répétitive, trop sérialisée. Mais quand on rentre dans le concept, même en français, avec des artistes comme Impplacable, Favé, Sto, Gambi ou Couli B, on voit que les palettes sont super larges, identifiables, différentes et très ouvertes. En vrai, j’ai placé chacun de ses artistes dans mes derniers éditos, preuve qu’ils sont vraiment marquants dans mes écoutes. Et Kerchak, sur son premier projet, joue déjà avec les codes de la drill, de la jersey, du rap, pour exploser les étiquettes et rendre le tout vraiment cohérent comme sur ce “Peur” avec Ziak. Il marque des points en plus.

Ce qui est assez fou, c’est que sans vraiment le dire ou sans s’en rendre compte, c’est Orelsan qui a envoyé le morceau le plus connu sur des rythmiques Jersey pour le moment avec “Du propre” (et plus de six mois avant Drake). Cette répétition de pied sans caisse claire est exactement ce que décline Kerchak sur sa mixtape et dans sa musique depuis plusieurs mois. Je m’en suis encore plus rendu compte maintenant que je fais des petites sessions Jersey dans les Mouse Party à travers la France. Le rapprochement d’Orel avec des artistes comme Couli B paraît au final naturel, tellement cette recherche d’un nouvel idéal street club est en marche dans le rap en français. Ce n’est donc que le début. Soyez prêt, mes jerseys.

Le 5 majeur de la semaine

Le Rat Luciano – IAM 

Ces derniers jours, on fêtait l’anniversaire du premier album du Rat Luciano, déjà 22 ans. Tim dans notre rédaction l’a écouté pour la première fois. C’est justement le moment que choisit Le Rat pour son retour éclatant sur de la drill. Pour la plupart des gens, ça passe ou ça casse. Pour moi, ça passe fort. J’aime comment Louch s’approprie les codes de la drill tout en restant lui-même. À la manière de Rim-K, Le Rat Luciano est peut-être ce genre de rappeur qui vieillit en restant frais, qui reste toujours pertinent au travers du temps. Welcome back, Le Rat !

NLE Choppa – Ice Spice

J’ai du mal à vraiment capter comment Ice Spice est devenue LA figure pop de l’année 2022, mais je trouve ça assez passionnant. Sûrement le sujet d’un prochain édito. En attendant, NLE Choppa surfe sur la tendance avec son nouveau morceau et ses voix envoûtantes dans l’instru. J’ai toujours aimé ce rappeur, je trouve qu’il a un truc dans sa façon d’exploiter le petit écart qu’il y a juste entre Kodak Black et NBA YoungBoy. Un bon kif.

Bricksy & 3G – Enchantement feat. La Fève

Ces deux beatmakers bordelais m’avaient déjà conquis en reprenant l’affiche d’un de mes films préférés : Time Bandits de Terry Gilliam. Regardez ce film, c’est important. Magnifique clin d’œil ésotérique et absurde pour ses deux chefs de file de la nouvelle génération de rap en France. Dans leur nouveau projet, on retrouve toutes les nouvelles têtes chercheuses du moment, des plus identifiées aux plus obscures. Même un .nemo ! Bienvenue dans le club des nemos, ça fait plaisir. Parmi le haut du panier, H Jeune Crack dont je vous parlais récemment. Et La Fève, toujours un cran au-dessus dans cet “Enchantement”. Vraiment cette nouvelle scène est passionnante, on en reparle vite sur Konbini.

R.A.P. Ferreira – Ours

Même quand il officiait sous le nom Milo, R.A.P. Ferreira était un défricheur exigeant, entre free jazz, spoken word et rap technique. Rappelant les meilleures heures du rap indépendant californien époque Project Blowed / Good Life Café, son nouvel album nommé 5 to the Eye with Stars est encore un ravissement. Mention spéciale pour cet “ours” labyrinthique et hypnotique à ranger à côté du Mavi dont je vous parlais il y a peu.

Lucki – Life Mocks Art

Lucki est sûrement l’artiste de Chicago que j’écoute le plus ces derniers temps. Rentrer dans son univers est comme faire une plongée vertigineuse dans un acide en boucle. J’adore le titre. La vie est juste une copie de l’art. En vrai. Ce clip en mode vlog me remplit de joie alors qu’il ne s’y passe quasiment rien. Écoutez Lucki. Puis réécoutez Lucki.

Ligne nostalgique

Les semaines passent et les disparitions s’enchaînent encore… C’est quasi désespérant de voir des acteurs importants du milieu hip-hop partir si vite, parfois sans un bruit. Cette semaine, c’est le New Jersey et Brooklyn qui ont perdu des soldats : Tame One et Hurricane G, deux proches de Redman et du Hit Squad / Def Squad.

Tame One était le cousin de Redman, il a toujours évolué de son entourage à Brick City, l’autre nom de New Jersey City, parce qu’il y a des briques partout. Tame One a monté le groupe Artifacts avec son acolyte El Da Sensei et était très actif dans le milieu du graffiti, ce qui a inspiré le fameux “Wrong Side Of The Tracks” en 1994, un classique du genre.

Après un deuxième album, les deux rappeurs sont partis en solo et Tame One a rejoint l’écurie indépendante florissante d’Eastern Conference avec un album perso en 2003, un autre en 2005 et enfin un album en collaboration avec Cage sous le nom Leak Bros entre les deux en 2004. J’adore ces albums communs de Cage époque East Conf, ils ne sont jamais parfaits mais ils sont puissants, créatifs, un peu fous. Grosse dédicace à ce compte YouTube qui faisait des faux clips pour ces morceaux avec Cage ou Yakballz avec des extraits de la série animée Batman, un régal.

Hurricane G était une rappeuse hyper-talentueuse qu’on a découverte aux côtés de Redman dès 1992, notamment dans le clip “Tonight’s da night”. Elle intègre alors le Def Squad avec des apparitions sur les albums de Redman, Keith Murray, Erick Sermon, toujours très efficaces. On la retrouve aussi avec Funkdoobiest, Xzibit, Deliquent Habits. Elle a ensuite beaucoup développé un univers autour de ses origines portoricaines avec de nombreux morceaux en espagnol, par exemple avec les ex-Smiff N Wessun qui ont dû changer de nom à cause des armes et le dj Tony Touch.

Plus surprenant, on la retrouve en featuring dans le morceau et clip assez fou de Puff Daddy, “P.E. 2000”, quand Diddy était le roi du monde avec Bad Boy à la fin des années 1990. Une version en espagnol existe aussi, une parenthèse vraiment à part.

Après un très bon album All Woman en 1997, Hurricane G a fait moins parlé d’elle, collaborant surtout avec Thristin Howl III. Repose en paix Tame One, repose en paix Hurricane G.