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Eva Huault, l’histoire dont le cinéma français avait besoin

Eva Huault, l’histoire dont le cinéma français avait besoin

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Par Manon Marcillat

Publié le , modifié le

Un destin comme la fiction n’aurait su en écrire.

Shana cherche du travail, elle a besoin d’argent pour quitter la France, ses mauvaises fréquentations et surtout David, son ex violent qu’elle a dans la peau. Pendant 24 heures d’errance, perchée sur ses talons hauts et avec Belleville en toile de fond, elle sera déterminée à faire table rase de ses galères. Mais entre un nez cassé, des vols à l’arraché et un rendez-vous manqué, le naturel tente de reprendre ses droits pour mettre au tapis ses fantasmes de nouveau départ.

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Ce scénario, c’est beaucoup l’histoire d’Eva Huault, que Lila Pinell filmait dans son moyen-métrage Le Roi David en 2021, et surtout une de celles que seul le cinéma peut fabriquer. La réalisatrice a rencontré son fascinant sujet d’études douze ans auparavant dans une colonie de vacances autogérée où une Eva encore préado tapait dans l’œil de Lila venue réaliser un court-métrage documentaire pour valider son master de cinéma. Dix ans plus tard, elle retrouvera ses images au fond d’un disque dur et reprendra contact avec Eva et ses copines de vacances.

“Lila a voulu savoir ce qu’on était devenues mais on avait pris des chemins très différents. Une était partie au Canada, l’autre en médecine, je crois, et moi, j’avais vraiment une vie de galérienne.”

C’est à Belleville, au comptoir du Cannibale Café, que commencera à s’écrire leur histoire commune, celle d’une amitié qui se muera en collaboration artistique. Eva a alors 18 ans, elle travaille en tant que serveuse et commis de cuisine dans un restaurant et, au sortir d’une enfance chaotique, elle traverse une période de vie difficile.

“Au début, je ne comprenais pas trop ce qu’elle me voulait puis petit à petit, elle est devenue un peu comme ma psy. Je la voyais parfois toutes les semaines, parfois tous les mois et puis plus pendant un an ou deux car je perdais tout le temps mes téléphones. Il m’arrivait toujours des trucs de fou, une copine qui avait fait un déni de grossesse et qui était sur le point d’accoucher ou bien moi qui passais la nuit en garde à vue parce que j’avais volé un manteau de fourrure. Elle m’écoutait, elle ne me jugeait pas, ça me faisait du bien.

Et puis un jour, elle m’a demandé si elle pouvait m’enregistrer et j’ai accepté.”

Au fil des années, de façon assidue ou intermittente, Lina a ainsi suivi la réinsertion sociale d’Eva, ses déboires et ceux de son entourage, qu’elle fictionnera dans un scénario de moyen-métrage. Par amitié et par curiosité (“je ne savais même pas que j’allais être payée”, assure-t-elle) la future actrice qui ne se sait pas encore posera des jours de congé et acceptera l’aventure devant la caméra, non sans avoir embarqué avec elle son amie et sa tante, amatrice de théâtre. Sa dégaine nonchalante, sa présence imposante, sa gouaille débordante et sa répartie ciselée conduiront ce très beau moyen-métrage aux César et à Clermont-Ferrand où le film recevra le Grand prix du festival.

Après cette première expérience éclair, Eva reprendra le travail et retournera en cuisine, mais le cinéma reviendra rapidement la chercher. Le scénariste Noé Debré, qui réalise Le Dernier des Juifs, son premier long-métrage, la voudra pour incarner Mira qui aime quand son amant Bellisha, le héros chaplinien et tout de guingois du film, lui dit des trucs sales en hébreu. Sans contact ni aucune connaissance du milieu du cinéma, Eva ne connaît pas Noé, ni sa réputation d’éclectique et talentueux scénariste qui le précède, mais elle accepte.

C’est grâce à ce rôle que son agent la repérera et la prendra sous son aile pour la conseiller dans sa carrière d’actrice qui vient d’être officiellement lancée, les grandes satisfactions et les petites aberrations qui vont avec.

“Je crois que ce qui me surprend le plus dans ce milieu, c’est qu’on veuille toujours tout faire à notre place. Un jour sur un tournage, on m’a éventée avec un éventail. J’ai halluciné. Même si j’étais Beyoncé, je m’éventerais toute seule. J’ai fait des ménages et la plonge donc j’ai beaucoup de mal avec ça. C’est normal que certains acteurs prennent le melon, j’y prendrais goût moi aussi.”

Courts-métrages, séries et longs-métrages, tout s’est récemment accéléré. Pour le moment, Eva accepte tous les rôles, mais, déjà consciente de son image et de la direction qu’elle veut donner à sa carrière — “un peu comme Adèle Exarchopoulos qui, maintenant, joue des hôtesses de l’air ou des profs” —, elle ne referait pas exactement pareil si c’était à refaire.

“J’ai joué des rôles différents mais je fais souvent du Roi David, c’est-à-dire que je joue un peu moi. Je n’ai pas envie de m’enfermer dans un style qui me ressemble et je sais que je suis capable d’autre chose mais ça me demande du travail parce que j’ai un accent et une diction particulière. Pour le moment, on m’aime bien parce que je suis naturelle, mais il faut désormais que j’acquière de la technique. C’est pour ça que je fais des cours d’improvisation qui m’aident beaucoup et du coaching d’acteur depuis quelques mois.”

L’éclectisme est déjà en marche. Eva récemment tourné avec François Civil, Marina Foïs et Louise Bourgoin mais n’en n’oublie pas pour autant ses projets personnels. Elle aimerait passer son CAP cuisine dans l’année et va essayer de placer en festival le court-métrage qu’elle a coréalisé avec une amie d’enfance “sur une fille qui a un tampon coincé dans la foufoune et qui voit son ex pervers narcissique revenir au moment où sa copine est en train d’essayer de lui enlever”. Elle retrouvera également Lila Pinell, sa psy, mentor, grande sœur et sauveuse — “si le cinéma n’était pas arrivé dans ma vie à cette période, je pense que j’aurais pris un mauvais chemin et c’est certain que j’aurais mal fini” — pour un nouveau projet.

Ancienne star de sa colo, les jours désormais heureux d’Eva Huault : l’histoire dont le cinéma français avait besoin.