La Récupératrice, chapitre 14 : l’âge des machines

La Récupératrice, chapitre 14 : l’âge des machines

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Par François Faribeault

Publié le , modifié le

Découvrez notre saga de science-fiction qui parle cette semaine de Terminator mais en fait ce n’est pas Terminator du tout.

En 2024, Konbini se lance dans la fiction. Chaque semaine, retrouvez sur le site un nouveau chapitre des aventures de La Récupératrice, une mercenaire de l’espace qui accomplit toutes ses missions avec bienveillance et tendresse. C’est imaginé et écrit par François Faribeault, journaliste bourré de talent, incroyablement sympathique et agréable à l’œil nu (ce n’est pas lui qui a écrit ce paragraphe).

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L’épée en acier-monde passa au travers comme un couteau dans du beurre. Séparé du reste du corps, le buste se mit à ramper à l’aide de ses bras pour atteindre un lieu sûr. Mais l’épée fut plus rapide et transperça le crâne au niveau du front. Le cerveau se mit alors à fondre, dégageant un liquide vert dévorant le sol alentour.
— Et là, tu ne vas pas me dire que ces robots ressentent des émotions ? Regarde ! Il est mort et tous ses potes s’en foutent, les portes se sont déjà refermées. En plus, il pollue à mort, l’herbe est devenue toute pourrie.
R s’agenouilla près de la carcasse. Elle posa sa main sur la machine. Rien ne s’en dégageait.
— Bon, j’admets que tu as raison, Gladys. Je pensais que cette intelligence artificielle avait développé une sorte de conscience humaine, mais ce n’est rien de plus qu’un programme visant à détruire l’humanité. Il faut arrêter ça.

Devant elles se tenait un mur immense entourant le bastion fondateur des forces robotiques. Ce monde avait vu une IA prendre le contrôle des machines pour se rebeller contre ses créateurs. Les humains avaient fui et s’étaient cachés, croyant alors à la fin de leur espèce. C’est à ce moment que Gladys et R avaient décidé de se rendre sur cette planète pour organiser un pique-nique.

Évidemment, en tant que dernier espoir de l’humanité et après le dessert et le café, elles s’étaient intéressées au problème. Une courte enquête avait permis à R de trouver le cœur de l’empire des machines. Mais elle voulait s’assurer que les robots n’étaient que des objets animés et non des humains en devenir, capables de construire des civilisations saines en harmonie avec leurs créateurs. Après cette rencontre avec un supposé émissaire, elle en était certaine.
— Qu’est-ce qu’on fait alors, cheffe ?
— On escalade. Il va nous falloir du matériel.
Le mur était aussi haut qu’une montagne. R aurait pu utiliser sa combinaison pour inverser la gravité mais elle préférait rester discrète. On n’était jamais assez prudente.

Grâce à des semelles spéciales, Gladys et R marchèrent sur le mur, les yeux rivés vers le ciel, le corps parallèle au sol. C’était l’occasion pour elles de discuter du plan.
— Bon, il faut trouver un chemin permettant de ne rien abîmer tout en atteignant le cœur de l’IA.
— On ne va pas tout casser ?
— Non, on doit éviter de faire trop de dégâts.
— Oh, allez, R. Est-ce que pour une fois, on peut faire une entorse à ta règle ?
— Gladys, on doit toujours faire notre maximum pour ne blesser personne. Ces êtres sont faits de métal, mais ils restent intelligents. En quelque sorte.
— Mais ce n’est pas même pas une entorse à ta règle ! Tu l’as dit toi-même, ce ne sont que des machines dépourvues de conscience. Des objets. Je t’en prie, j’ai besoin de ça. J’ai besoin de me lâcher sans craindre que tu m’en empêches. Je sais que tu as un projet pour moi. Mais regarde, ça avance bien, non ? Depuis les démons, j’ai fait plusieurs pas vers toi, notamment pendant le gravity ball, puis au manoir hanté ?
— On n’est pas allées au manoir avant le gravity ball ?
— Est-ce que ce n’est pas à toi de faire un pas vers moi ? Laisse-moi t’inviter dans mon univers. Tu vas voir, c’est amusant et ça ne rentre pas en contradiction avec tes valeurs.
R réfléchit. Gladys n’avait pas tort. Après les derniers événements compliqués, surtout avec Therissa, elle avait bien besoin de changement et après tout, ce n’était que des machines.

Une fois au sommet du mur, elles découvrirent que l’enceinte représentait un cercle avec en son centre une énorme sphère dans laquelle flottait une entité informe reliée par des tuyaux. C’était le centre névralgique de l’IA. Il fonctionnait à l’énergie nucléaire. Le détruire, c’était éteindre les machines mais aussi raser la zone. Aussi, il était protégé par un champ de force ainsi qu’un système de défense impénétrable : tourelles laser, vaisseaux de chasse et cyborgs armés jusqu’aux dents. Les machines avaient copié les outils de mort de l’humanité pour les pousser au paroxysme de leur puissance.

Bien qu’elles fussent repérées, R prit le temps de fouiller dans son sac pour en sortir deux paires d’oreillettes. L’une d’elles revenait à Gladys.
— C’est pour communiquer pendant le combat ?
— Non. Nos écouteurs sont reliés mais c’est pour écouter de la musique. Tu vas voir, j’ai une playlist exprès pour ces moments de détente.
— Donc là, je peux tout trancher et détruire sans me soucier de quoi que ce soit ?
— Sur ce coup, lâche-toi.
— Trop cool ! Allez, la première qui détruit le cerveau a gagné.
Puis, elle se lança à l’assaut. R bidouilla ses écouteurs pour sélectionner sa playlist et, une fois la première chanson commencée, rejoignit son amie.

Lorsque l’IA engagea son infanterie, une pluie de soldats envahit la zone. Les cyborgs munis de fusils et d’armes de corps à corps se jetèrent sur Gladys. Nullement inquiétée, cette dernière dansait avec son épée, tranchant ces partenaires de combat. Moins douée pour l’esquive que son amie, Gladys subissait des assauts portés par quelques cyborgs assez agiles. Gladys saignait, mais elle n’en tenait pas compte. Ses coups continuaient de fuser et les lignes ennemies s’amenuisaient. C’était comme si attaquer lui rendait son énergie. Elle ne fatiguait pas. Elle ne fatiguait jamais.

Lorsque l’IA déploya ses véhicules aériens et de terrain, une pluie de tirs envahit le ciel. Les vaisseaux tentèrent de cibler la Récupératrice. Nullement inquiétée, cette dernière renvoyait de ses paumes les lasers et autres munitions à plasma. Moins rapide que son amie, R dut à deux reprises devenir intangible. Focalisée sur l’instant présent, elle ne se soucia aucunement de sa perte potentielle de mémoire. C’était comme si s’exprimer dans l’art du combat la détendait. Elle ne faiblira pas. Elle ne faiblirait jamais.

Guerrière devenue barbare, Gladys sentit l’adrénaline la remplir et la complaire pleinement. Elle savait que ses adversaires n’étaient constitués que de métal froid mais l’IA peu créative avait fait de ses soldats des répliques de forme humaine. Gladys avait donc l’impression d’abattre des membres de sa propre espèce. Elle ressentait enfin ce qu’elle avait vécu pendant tant d’années : la jubilation honorifique.

Dans la liste des plus beaux moments vécus ces dernières années par la Récupératrice, celui-ci demeurait en tête et de loin. Peut-être en avait-elle oublié de meilleurs, mais ça n’avait pas d’importance. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’était pas autant amusée. Depuis quand les missions avec Therissa étaient devenues si ennuyeuses ? Avec Gladys, il y avait quelque chose de nouveau, de plus frais. R se sentait légère. Aérée. Certes la recherche de la solution bienveillante et du bon mot n’avait jamais été un obstacle au plaisir éphémère, mais R ressentait ici une nouvelle sensation : la félicité.

Les machines ne survécurent pas longtemps et les dernières tourelles tombèrent devant l’exubérance de puissance des deux guerrières. Sous les coups de l’épée en acier-monde et des mains divines, le champ de force finit même par rompre. R ne prit pas la peine de poser sa main sur le cerveau de l’IA pour en déceler de possible émotion. L’épée de Gladys porta le coup final pendant que de ses paumes, elle compressa l’énergie dégagée par l’explosion. L’âge des machines était terminé.

Le reste de l’humanité fut donc sauvé. Elle était repartie technologiquement quelques siècles en arrière mais ce nouveau départ serait bénéfique et ferait naître chez les humains un sentiment plus empathique envers la nature. Gladys s’en était sortie avec de multiples blessures et fractures, mais se sentait accomplie. R, quant à elle, se sentait libérée.
— Gladys ?
— Oui ?
— Merci.
Gladys et R ne le sauraient jamais, mais le peuple survivant de cette planète les nommerait après leur départ Déesse du Ciel et Championne de la Terre.

La suite dans le chapitre 15.

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