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Lou Trotignon, du cœur au corps, le stand-up comme étendard

Talents of tomorrow 2024 by Konbini

Lou Trotignon, du cœur au corps, le stand-up comme étendard

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© @worldwidezem / Konbini

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Par Delphine Rivet

Publié le

C’est l’histoire d’une métamorphose…

Depuis quinze ans, on reçoit des artistes et personnalités mondialement connu·e·s de la pop culture, mais on a aussi à cœur de spotter les talents émergents dont les médias ne parlent pas encore.

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En 2024, après une première édition des Talents of tomorrow, on repart en quête de la relève. La rédaction de Konbini vous propose une série de portraits sur les étoiles de demain, qui vont exploser cette année. Des personnalités jeunes et francophones qu’on vous invite à suivre et soutenir dès maintenant.

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Portrait. On a rarement l’occasion de rire sur les questions de transidentité. Le simple fait d’exister, pour une personne trans, est un acte politique, qu’elle le veuille ou non. Sa vie et son identité de genre font l’objet d’interminables débats, son intimité et sa chair sont sans cesse questionnées par une curiosité intrusive. Où est la joie dans tout ça ? Où sont les rires ? Lou Trotignon, 26 ans, est un humoriste de stand-up qui se définit comme un “mec trans non binaire”. Comme lui, son spectacle Mérou – un poisson qui a la capacité de changer de sexe au cours de son existence – a évolué. Son humour, à la fois doux, cinglant et (forcément) engagé, nous embarque dans ce périple intérieur avec autant d’escales qu’il y a de façons d’explorer sa féminité et sa masculinité.

Lou Trotignon grandit à Rambouillet, une ville des Yvelines plutôt conservatrice. C’est un enfant renfermé et timide, qui a peu d’ami·e·s et qui se concentre sur ses études. Comme pour beaucoup de personnes introverties, c’est la découverte du théâtre, à l’âge de 7 ans, qui le fera sortir de sa coquille. “J’ai toujours aimé faire le clown dans la famille. Dès qu’il fallait faire rire les gens et jouer quelque chose, j’étais assez à l’aise.” En dehors des planches, où certaines évidences se manifestent peu à peu, c’est toujours un peu compliqué. À l’adolescence, on traverse tous et toutes une crise d’identité plus ou moins intime. Pour les personnes queer, ces questions sont encore plus prégnantes et vitales.

“Je pense qu’il y a plein de personnes queer qui sont un peu renfermées, tu sais pas trop qui tu es avec la puberté”

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Quand vient le moment de quitter le nid, Lou choisit de s’inscrire à Sciences Po Paris. “J’ai tenu un mois ! C’était un milieu extrêmement sexiste, je l’ai très mal vécu.” Il se tourne finalement vers un master en esthétique et philosophie de l’art. “C’est la science des émotions, ça me passionnait, mais ça me déprimait aussi. Parce que plus tu vas loin en philo, plus tu te questionnes. Ça me rendait fou. J’étais trop déprimé, j’avais besoin d’un truc léger.”

Sa place, il le sait, est sur les planches. Il n’y est jamais plus heureux que lorsqu’il fait marrer la galerie. D’ailleurs, quand il était ado, il avait tous les DVD du Jamel Comedy Club, dont il a appris les sketchs par cœur. Alors c’est décidé, il tape “cours de stand-up” sur Google et s’inscrit pour apprendre les ficelles de cet art. Comme souvent dans l’écriture, il se nourrit de ses propres expériences.

En parallèle de la philosophie, le soir, il performe dans un club de strip-tease. Lou n’a pas encore transitionné – à l’époque, il s’identifie comme une femme hétéro – mais il interroge les limites de sa féminité. Ou plutôt de l’image que la société lui renvoie de la féminité. “J’ai pas fait ça longtemps. J’avais envie de gagner de la thune, mais aussi de me sentir belle, ou du moins d’être validée dans ma féminité. J’avais l’impression que tout ce que je pouvais accomplir en tant que femme, c’était d’être validée comme être sexuel. Que c’était ça, la finalité d’être une femme. Et je voulais voir si moi aussi j’en étais capable.”

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“Ça m’a pris du temps avant de capter qu’en fait, j’aimais les garçons… comme un garçon”

Une expérience qui finira dans son spectacle, parce qu’elle a bien fait gamberger notre humoriste à l’époque. C’est même ce morceau-là qu’il a eu le plus de mal à écrire. Non seulement il n’a pas eu la validation qu’il espérait au départ, mais en plus, il ressort de cet épisode avec bien plus de questions que de réponses. “Je me suis toujours interrogé sur mon identité de genre, mais j’avais pas les mots. J’ai commencé à me questionner sur mon orientation sexuelle. Je sentais que j’aimais les garçons, mais pas comme une fille aime les garçons. J’étais grave perdu. Ça m’a pris du temps avant de capter qu’en fait, j’aimais les garçons… comme un garçon.”

Après ce passage par le strip-tease, il dit avoir “quitté la féminité”. Une nouvelle escale dans son voyage en terres queer qu’il raconte dans ses premiers sketchs. Mais il se heurte rapidement au sexisme de ce milieu : “Je me disais que je ne réussirais jamais à raconter ma vraie histoire, j’ai presque tout arrêté. Et j’ai vu Tahnee donner un cours d’écriture avec la Queer Week.”

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Lou Trotignon se sent soudain pousser des ailes, et il commence à écrire le récit de son voyage, celui d’un cheminement vers soi, fait de tâtonnements profondément existentiels et intimes et d’expériences qui deviennent hilarantes sous sa plume, pour finalement larguer les amarres dans l’identité qui lui correspond le mieux, à cet instant.

Ce spectacle en gestation, il a d’ailleurs failli l’appeler Sans contrefaçon, en hommage aux paroles de Mylène Farmer : “Sans contrefaçon, je suis un garçon”. “Ça parle d’un moment de ma vie, du début de transition qui, pour moi, s’arrête au moment où j’ai fait la mammectomie. Dans ma vie, j’ai atteint quelque chose. Ma transition n’est pas finie, elle évolue toujours, mais c’est un cap. Et l’histoire que je raconte, elle s’engloutit un peu dans ce rêve d’avoir le torse plat.”

Rien n’est figé, donc, et surtout pas lui. Aujourd’hui, après un an et demi à le jouer, plus d’une centaine de représentations plus tard, le Mérou de Lou (mis en scène par Amiel Maucade, avec la collaboration artistique de Sandra Calderan) affiche complet, aidé par un formidable bouche-à-oreille et un passage remarqué sur France Inter. Ce qui ne l’empêche pas d’entendre parfois que faire rire en parlant de transidentité, c’est un truc “de niche”. “On me dit souvent qu’il faut que je parle à tout le monde, et en fait non. Parfois, il y a des blagues qui sont pour nous. À la base, le stand-up, c’est communautaire. Ce sont des personnes juives et noires qui l’ont créé, parce qu’elles n’avaient pas accès au théâtre à l’époque.”

“Transitionner, c’est le meilleur truc que j’ai vécu, donc j’ai envie d’en parler”

Laissons les rageux rager. Ce que l’on peut vous garantir, c’est que l’on ressort de ce spectacle un peu meilleur·e qu’en y entrant, avec des crampes aux zygomatiques en bonus. Chaque soir de représentation, à la Nouvelle Seine, c’est une standing ovation. Sur scène, Lou Trotignon reprend le pouvoir et le contrôle de son propre récit. “Ça me fait toujours du bien de voir qu’il y a des gens qui se reconnaissent dans ce que je dis. Parce que moi, quand j’ai fait mon spectacle, je me disais que j’étais tout seul à douter autant de mon genre. Donc quand les gens me disent ‘je me sens moins seul’, moi aussi, je me sens vachement moins seul avec vous.”

Aujourd’hui, Lou Trotignon pense déjà à la suite, un deuxième spectacle. Il se lasse vite et a encore tant de choses à raconter : “Transitionner, c’est le meilleur truc que j’ai vécu, donc j’ai envie d’en parler.” En attendant, il continue de jouer Mérou tous les jeudis à La Nouvelle Seine, et un peu partout en France. On peut aussi le croiser à divers événements mettant en avant la scène humoristique queer, comme à la Mut Up 100% Trans, ce 15 janvier, à la Mutinerie.

Mais surtout, lui qui est le premier humoriste français à consacrer un stand-up à la transidentité souhaite que son travail soit une pierre à l’édifice de l’histoire culturelle queer : “Mon rêve ce serait de faire une captation de mon spectacle dans un lieu particulièrement queer, genre le Cirque Électrique, et je voudrais qu’il y ait une archive de ce spectacle quelque part pour participer aux archives LGBT. Je voudrais que ce soit un objet qui existe.”

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Les recos de Lou Trotignon

  • Un show : le Cirque Queer.
  • Un·e artiste : Pierre et la Rose.
  • Une série : Crazy Ex-Girlfriend de Rachel Bloom et Aline Brosh McKenna.
  • Un livre : Detransition, baby de Torrey Peters.
  • Une humoriste : Tahnee.

Vous pouvez suivre Lou Trotignon sur Instagram.