Adapter Carrie de Stephen King après le film culte de Brian De Palma, c’est s’attaquer à une histoire dont les images sont déjà gravées dans la mémoire collective. Pour sa série en huit épisodes sur Prime Video, Mike Flanagan (The Haunting of Hill House, La Chute de la maison Usher) reprend le récit de l’adolescente capable de déplacer les objets par la pensée, interprétée ici par Summer H. Howell. Élevée par une mère bigote et un père survivaliste qui vient juste de décéder, Carrie découvre ses pouvoirs et la vie lycéenne où l’attendent le harcèlement, les humiliations, mais aussi un avant-goût d’une liberté qui lui a toujours été refusée.
À voir aussi sur Konbini
Flanagan transpose cette violence dans un monde contemporain, où les réseaux sociaux peuvent prolonger le bullying et donner corps au mal-être bien au-delà des murs de l’établissement. La série élargit aussi l’histoire originale pour s’intéresser à son entourage et aux adultes qui participent, directement ou non, à son isolement. À l’issue de ces huit épisodes, on peut presque sentir l’odeur du brûlé… et d’une saison 2 (qui n’a toutefois pas été confirmée pour l’instant).
La colère féminine en musique
Lorsque l’adolescente accède enfin au monde extérieur, elle est tiraillée entre deux lieux : la maison, qui représente l’absence de liberté mais aussi une protection, et le lycée qui, à l’opposé, est autant un espace de liberté que de souffrance. La bande-son de Carrie agit, d’une certaine façon, comme un troisième lieu : c’est le décor intérieur de Carrie. Elle accompagne les différentes facettes de son héroïne : la solitude, le malaise adolescent, mais aussi la colère qui monte à mesure que les humiliations s’accumulent. Mike Flanagan s’appuie sur des needle drops, ces morceaux préexistants placés à des moments précis d’une scène, pour faire résonner les chansons avec ce qui se joue à l’écran.
La sélection, qui compte tout de même 74 titres étirés sur 8 épisodes, convoque notamment Wolf Alice, Metric et Lana Del Rey, avec « In the Bleak Midwinter », « Help I’m Alive » et « Did You Know That There’s a Tunnel Under Ocean Blvd ». Des univers différents, mais une même place accordée aux émotions qui débordent et aux personnages en décalage avec leur environnement. On retrouve aussi avec un certain plaisir Sofia Isella, avec ses titres « Cacao and Cocaine », l’excellent « All of Human Knowledge Made Us Dumb » et « Rainbow Rocket Ride » ; mais aussi Paris Paloma, connue pour son hymne à la charge mentale « labour », qui chante ici « Last Woman on Earth », tiré de son premier album Cacophony.
La première explore une pop sombre et abrasive, qui s’intéresse notamment aux rapports de domination et aux injonctions faites aux femmes. La seconde, dans un registre plus baroque, transforme la colère féminine en hymnes épiques. Dans une série où les émotions de Carrie ont été réprimées pendant des années, leur présence, comme celle des autres artistes féminines de cette playlist, trouve un écho évident.

© Prime Video
Pour élaborer cette soundtrack, Mike Flanagan a travaillé avec la superviseuse musicale Justine von Winterfeldt, dont le rôle consiste à choisir les morceaux et à les intégrer au récit, en tenant compte de leur tonalité, de leurs paroles et du moment où ils interviennent. Dans Carrie, cette recherche a notamment conduit le showrunner à s’appuyer très tôt sur un duo dont la musique allait contribuer à définir l’identité de la série.
Haute & Freddy, pour danser dans les flammes
Haute & Freddy, formé par Michelle Buzz et Lance Shipp, développe une pop électronique teintée de culture club et d’un goût certain pour le spectacle. Le duo a sorti son premier album, Big Disgrace, en mars 2026. Sa chanson « Shy Girl », découverte par Mike Flanagan avant même sa sortie officielle, occupe une place particulière dans la série.
Dans un entretien accordé à la Television Academy, le réalisateur raconte comment ce morceau a résonné avec son héroïne et comment l’album Big Disgrace, dont il a utilisé presque chaque chanson dans la saison 1, est devenu un fil conducteur musical du projet.
« Nous avons entendu une démo de ‘Shy Girl’, de Haute & Freddy, bien avant sa sortie. C’est la chanson qui a tout débloqué. Nous l’avons découverte très tôt, dans la salle d’écriture. Le morceau s’est imposé avec force, comme s’il incarnait l’esprit de notre série. Il est devenu la colonne vertébrale de notre bande originale », explique-t-il.

© Prime Video
On remarque notamment que Carrie porte un t-shirt à l’effigie du groupe dans les épisodes 2 et 3. Après la terrible scène de la douche dans l’épisode 1, l’adolescente, trempée, se voit offrir des vêtements de rechange dénichés parmi les objets trouvés du lycée. C’est le genre de t-shirt qu’elle n’a jamais eu le droit de porter. Et, plutôt que de jeter ce douloureux souvenir de son humiliation, elle va se l’approprier jusqu’à le customiser grâce à ses talents de couturière. Le premier d’une longue liste d’actes de rébellion et d’émancipation.
C’est dans le dernier épisode de la série que « Shy Girl » se fait entendre, lors d’une scène emblématique. Après le bal, alors que la ville entière est en feu, Carrie traverse la rue principale en dansant. Une image qui tranche avec les versions précédentes de l’histoire dans lesquelles l’héroïne avançait dans la nuit comme une figure de terreur. Carrie reste, avant tout, une adolescente qui a laissé éclater sa colère pour la toute première fois. Et ça, c’est forcément assez jouissif et libérateur.
Carrie dancing in the street while the houses are burning around her… WHAT A SCENE 😭🔥 https://t.co/hlfq1jFWz6
— AdnaanJnr (@AdnaanJnr) October 11, 2026
De tous temps, la colère des femmes a été diabolisée (vous pouvez lire à ce propos l’excellent essai de Marion Olité sur la question : Female Rage : La revanche des hystériques dans la pop culture), mais ici, elle est entendue, comprise, voire, par moments, célébrée. Même si la rage de la douce Carrie reste la plupart du temps très intériorisée, là où d’autres adaptations la faisaient volontiers passer pour une folle, le résultat n’en demeure pas moins cathartique.
Mike Flanagan explique que, derrière cette danse, son intention était de réfléchir à la façon dont les jeunes d’aujourd’hui affrontent le monde qui leur est laissé, entre crises environnementales, politiques et économiques. « Bien souvent, je me dis que l’état d’esprit de cette génération, c’est de danser à travers tout ça, putain ! Il n’y a rien d’autre à faire ! », confie-t-il à la Television Academy.
« Cette image de Carrie dansant dans la rue principale au milieu des flammes — non pas pour semer davantage la destruction, mais pour rejeter celle qui se trouve derrière elle et se laisser aller à cette idée de ‘Peu importe, le monde est en train de crever, alors je vais danser’ — ça m’a semblé d’une telle beauté dans son horreur. Ça m’a aussi paru fidèle, je crois, à ce que ressentent les jeunes aujourd’hui. »

© Prime Video
Le morceau « Shy Girl » a ainsi permis à Flanagan de trouver le ton de cette scène. Quand tout brûle autour d’elle et qu’elle danse sur les braises, Carrie n’est pas seulement une figure vengeresse, elle rejette aussi le monde qui l’a conduite à devenir cette ado incendiaire. La scène reste tragique, mais la musique de Haute & Freddy lui donne une énergie presque euphorique. Le titre même de la chanson, « Shy Girl » (littéralement « Fille timide » en français), ajoute au paradoxe de cette jeune fille introvertie qui occupe désormais toute la rue.
Si vous avez aimé cette bande-son, sachez que la playlist officielle est déjà disponible sur Spotify. Quant au duo Haute & Freddy, il est de passage en France dans le cadre de sa tournée Big Disgrace et sera en concert à l’Alhambra, à Paris, le 12 novembre 2026.











