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Chez Webedia, la fuite des youtubeurs continue

Publié le

par Vincent Manilève

Avec Michou, c’est une nouvelle tête d’affiche qui quitte Webedia. Pourquoi les stars désertent-elles le célèbre network ?

Chez Webedia, la fuite des youtubeurs continue

Instagram Michou_yt

À Levallois-Perret, le parvis de Webedia, siège de nombreux médias en ligne très puissants, est régulièrement envahi par des adolescents, fans de youtubeurs comme Inoxtag ou Michou. Ces derniers, et bien d’autres vedettes du milieu, sont en effet accompagnés par Webedia dans leurs projets. Pourtant, le lieu va peut-être retrouver un peu de quiétude. En effet, le 1er septembre dernier, Michou, 7,8 millions d’abonnés sur YouTube, a dit au revoir à son studio chez Webedia et à la société par la même occasion, pour se lancer en indépendant.

Un choix qui n’a pas étonné grand monde : Squeezie, McFly et Carlito, Wankil Studio et bien d’autres ont décidé, ces dernières années, de quitter le navire. De quoi questionner une nouvelle fois la toute-puissance de l’agence qui, pourtant, a longtemps fait rêver.

Webedia, comme un club de Ligue 1

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Dans l’univers des créateurs de contenu, Webedia a longtemps ressemblé à un club de Ligue 1, à l’élite. Parce que la filiale de Fimalac offrait aux talents un accompagnement dans la gestion des partenariats avec les marques, des équipes de production, des studios, et la promesse de rencontrer, et peut-être même tourner des vidéos avec ses stars déjà en contrat comme Cyprien, Norman ou Squeezie. Côté streaming aussi, Webedia a compté dans ses rangs des personnalités devenues vedettes comme Domingo, Kameto, Doigby, ou Zack Nani. “Cela m’a permis de faire des vidéos plus facilement et très régulièrement, raconte Benoît*, un vidéaste encore en contrat chez Webedia. Ma chaîne a marché rapidement, en partie grâce à eux.”

“En fait, quand tu démarres en tant que créateur, tu dois monter ta boîte, trouver des partenariats, ce n’est pas facile, surtout quand tu es encore mineur comme Michou, explique à Konbini Antoine*, un collaborateur régulier de ce dernier. Il vient d’une petite ville, Albert, à côté d’Amiens, d’une famille nombreuse. Arriver à Paris, signer là-bas, c’est quelque chose. Aller chez Webedia, dans ce milieu, c’est symbole de réussite pour beaucoup de jeunes.”

Une image écornée

Pour autant, Webedia a vite souffert d’une image négative. Déjà en 2016 avec la crise sociale et éditoriale au sein de son site AlloCiné. Ou en raison de son site jeuxvideo.com et les polémiques entourant le forum “18-25 ans”, d’où ont émané des vagues de harcèlement. Et puis parce que le rachat très médiatisé par Webedia du network Mixicom et de sa régie publicitaire Talents Web (dont Cyprien, Norman et Squeezie étaient notamment actionnaires) a alimenté l’image des youtubeurs millionnaires et d’une entreprise surpuissante. Mais aussi des théories légèrement complotistes autour de jeux d’influences supposés en interne, et auxquelles Laink et Terracid ont dû répondre en live.

“Quand Michou me demandait s’il devait signer chez eux, je lui expliquais que c’était le bordel là-bas, qu’ils ne respectaient pas grand-chose et qu’ils étaient là avant tout pour l’argent”, se souvient Antoine. Michou signera néanmoins en 2019 avec Inoxtag, impressionné par la longue liste de talents déjà en place.

Et puis, il y a eu la fournaise LeLive. En février 2020, trois ans après le lancement réussi de LeStream, Webedia décide de lancer une autre web TV, LeLive. Sauf que le lancement, le 3 février 2020, fut catastrophique : soucis techniques, compte Twitch banni pour l’utilisation du “n-word”, approximation et manque d’humilité… LeLive va finalement disparaître doucement quelques semaines plus tard et attiser les moqueries de nombreux internautes et personnalités du web. Parmi elles, la star de Webedia Squeezie, qui dénonce un “projet tenu par des gens qui n’y connaissent rien, qui ont juste envie de faire des thunes” et quitte l’entreprise dans la foulée. “Squeezie réfléchissait déjà à son départ avant l’échec LeLive, mais ça a été le coup final pour lui, explique Sébastien*, un employé de Webedia, bien informé sur les influenceurs de l’entreprise. Il a à son tour été critiqué en interne par la direction, ils n’étaient plus en phase du tout.”

Une question de pourcentage

En avril 2020, il crée sa propre agence avec son manager, Bump, loue de nouveaux locaux pour ses différents projets et installe un studio directement chez lui. Sa prise d’indépendance est officialisée dans une FAQ publiée début août. “Les gens qui gèrent les côtés business de nos métiers, ce ne sont pas des créateurs de contenu, expliquait-il début 2021 dans Clique, sur Canal+. À la base, ils vendaient des pubs dans les magazines. Ils ont une vision de notre milieu qui est très, très business, trop business. J’ai vu des créateurs commencer à créer leurs petites agences. Et je me suis dit : ‘Ils ont tout compris, je vais faire ma propre agence'”.

D’autres lui avaient déjà embrayé le pas ou vont le suivre, notamment Sananas, Léopold, Fast Good Cuisine, DrNozman, Laink et Terracid, etc. Domingo travaille encore avec Webedia pour son émission Popcorn, mais a monté sa propre structure, PAB Prod. Le 24 avril 2021, le duo emblématique McFly et Carlito annonçait à son tour son départ sur Instagram. Sans pour autant se priver de travailler avec Webedia, ils ont rejoint Squeezie chez Bump, au côté du streameur Gotaga, Djilsi, DrNozman, Henry Tran, ou Locklear.

Michou, lui, souhaite rester indépendant, et travailler de façon ponctuelle avec différentes agences, selon les opportunités qui se présentent à lui. Dans sa vidéo FAQ, publiée le 6 septembre, il disait notamment ceci : “Ils [Webedia, ndlr] m’ont énormément apporté et ça s’est très bien passé malgré le fait que l’on ne s’entendait pas sur tous les sujets.” Le pourcentage prélevé par Webedia sur le montant des contrats publicitaires du jeune homme a en effet été matière à discussion. Quelques mois plus tôt, en mars dernier, sur la chaîne d’Absol, le youtubeur disait être satisfait de son contrat, à un détail près : “Aujourd’hui, je me dis que le pourcentage est peut-être un peu gros, parce que je n’ai pas les mêmes contrats qu’il y a deux ans. […] Il y a certains contrats où ils prennent beaucoup et ça me fait un peu mal au cul.”

Le sujet dépasse le seul cas de Michou. “Typiquement, McFly et Carlito avaient un salaire fixe mensuel, mais ils reversaient 50 % des revenus publicitaires, ce qui a fini par les déranger, détaille Sébastien. Et ils se disaient qu’ils pouvaient récupérer cet argent en partant. Et pour le coup, leur départ s’est fait d’un commun accord.” “Au début, ce gros pourcentage pris par Webedia était moins agaçant pour eux car ils n’avaient pas beaucoup d’opportunités, confirme Antoine, le collaborateur de Michou. Mais désormais, ils en reçoivent énormément et, parfois, les marques peuvent les contacter directement, sans passer par Webedia.”

Selon le vidéaste contacté par Konbini, d’autres éléments peuvent expliquer aussi l’agacement généralisé des youtubeurs : “Je me suis rendu compte que c’est moi qui apporte la plupart de mes partenariats, mais qu’ils me prennent quand même 50 % dessus. Eux-mêmes m’en apportent de moins en moins… Et désormais, et ils me disent que c’est le cas pour tout le monde, ils ne prennent plus en charge mes frais de production. Même un gros youtubeur de Webedia me l’avait dit : ils n’en ont rien à carrer, de nous.” Certains vidéastes ont même dû batailler, lors de leur départ, pour renégocier leurs clauses de contrat et récupérer la propriété de leur chaîne.

“Tout cela a un impact concret : l’image de l’entreprise sur le marché en prend un coup, ajoute encore Sébastien, l’employé de Webedia. Surtout à un moment où elle est en passe d’être revendue et risque de perdre de sa valeur.”

Se repositionner, constamment

Pour autant, le départ des figures les plus populaires du “tremplin” Webedia, ne signifie pas la fin de l’entreprise dans ce milieu. Déjà parce que les “anciens” sont nombreux à continuer de collaborer de façon spontanée avec eux. “Il ne faut pas oublier que, au-delà des influenceurs que le public voit, Webedia reste très présent sur Internet, avec ses sites, les émissions live qu’elle produit et coproduit, notamment LeStream et Popcorn, l’émission de Domingo, ajoute Antoine. Ils sont très investis sur l’e-sport avec leur filiale Bang Bang Management. Il y a beaucoup de turnover, y compris chez les techniciens. Mais sans Webedia, aujourd’hui encore, certaines émissions web ne pourraient pas exister.” Des vedettes de la télé comme Jamy Gourmaud, Jarry ou Michel Cymes sont venus gonfler les rangs de l’écurie.

Il faut noter aussi un virage pris par l’entreprise, pour suivre au plus près les nouvelles tendances sur les réseaux sociaux. Comme l’a raconté Streetpress en mars 2021, Webedia a décidé de se diversifier, en signant la French House, collectif de tiktokeurs ayant aujourd’hui disparu dans des conditions floues, ou en nouant un partenariat commercial plus fructueux avec l’agence Smile, qui représente par exemple le très populaire JustRiadh, 4,5 millions d’abonnés sur Instagram et qui espère s’établir bientôt au cinéma. Inoxtag, 5,5 millions d’abonnés sur YouTube, a renouvelé son contrat, mais en renégociant son pourcentage.

“Les gros comptes peuvent encore bosser de manière correcte, mais la plupart des youtubeurs sont devenus un peu la classe moyenne du projet, estime Benoît. Ils n’ont plus les équipes pour accompagner tout le monde, et on en paie le prix. On n’est pas rentable, donc on nous laisse crever.” “Webedia ne va pas s’intéresser au contenu, ce qui compte, c’est ce qui marche, ce qui va permettre de générer des revenus, conclut Sébastien. Tant que cela cartonne, même si ce sont des influenceurs moins connus sur d’autres plateformes, c’est dans cette direction qu’ils iront.”

*Tous les prénoms ont été modifiés.