Avant d’être une diva du drag, Creatine Price, c’est une voix. Une vraie, de celles qu’on ne façonne pas en un jour : celle d’un ténor, formé à l’opéra, capable de tenir tête à Wagner ou à Verdi sur les plus grandes scènes lyriques. Candidate de Drag Race France saison 4, elle mélange les paillettes et le bel canto avec une évidence troublante… comme si les deux avaient toujours été destinés à se rencontrer. Nous avons pu rencontrer cette reine du glam, douce et généreuse, Walkyrie en talons hauts et bien déterminée à rapprocher ces deux mondes qui semblaient poliment s’ignorer jusque là.
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Au civil, on l’appelle Jordan. Mais puisqu’on fait ici le portrait de son avatar drag, nous la genrerons au féminin. Quant à son nom de scène, il fusionne deux inspirations bien distinctes : Leontyne Price, en hommage à la légendaire soprano, et Creatine, clin d’œil à sa passion pour la salle de sport. Cette Castafiore-là sait soulever de la fonte !
Premier acte : trouver sa voix
Née à Buffalo, dans l’État de New York, elle grandit loin des podiums avant de tomber, adolescente, sur ce qui sera un véritable déclic : une représentation de l’opéra Carmen. « J’étais époustouflée : c’est ça que je voulais faire. Il y avait tout ce que j’aime dedans : les langues, la musique, les voix qu’on projette sur l’orchestre. Magique ! »
@creatineprice Creatine price sings chanson bohème in New York
♬ original sound - Creatine Price
Le chant lyrique devient une évidence, puis une discipline exigeante, maîtrisée au fil des ans. Aujourd’hui, elle parle six langues : allemand, italien, français, anglais, espagnol, danois. L’arsenal classique de toute chanteuse d’opéra qui se respecte. Mais la vie d’artiste lyrique ne paie pas toujours les factures.
« J’avais besoin d’argent pour payer le loyer, j’ai dû quitter mon foyer très jeune et j’ai souvent dû me débrouiller seule dans la vie », raconte-t-elle.
Ses parents, eux, restent sceptiques face à cette vocation : à leurs yeux, chanteur lyrique, ce n’est pas un métier. Pour se faire un peu d’argent, Jordan enchaîne les soirées en tant que gogo dancer. C’est là, dans la pénombre et la moiteur des boîtes de nuit new-yorkaises, que la future Creatine Price croise pour la première fois l’univers du drag et des figures encore méconnues du grand public à l’époque (mais déjà iconiques !), comme Bob the Drag Queen ou Monét X Change, bien avant qu’elles ne deviennent les superstars de RuPaul’s Drag Race.
Un rôle taillé sur mesure
Ses débuts en drag, pourtant, ne sont pas d’emblée une révélation : « Mes premières expériences de drag, j’étais pas fan, ça me paraissait un peu vieillot, très années 80, très old school. » Il faudra un rôle bien particulier pour que tout bascule : en 2019, elle est castée dans Stonewall, un opéra créé au New York City Opera, et devient la première interprète de l’histoire de cet art à endosser un rôle pensé spécifiquement pour une drag queen.
Il faut dire que, jusque-là, tous les rôles qu’on lui proposait étaient masculins. « On me disait toujours ‘tu es un ténor héroïque, dramatique, tu dois chanter des rôles masculins de Wagner, Verdi’, et en même temps on me disait ‘t’es trop gay, trop féminin’. Je déteste ce genre de feedback. Moi, je veux être ‘trop’ ! » Une phrase qui, avec le recul, sonne comme une promesse. Et la revanche viendra bien assez tôt.
@creatineprice Creatine Price (Tenor Jordan W Pitts) sings Acerba Volutta at Festival Musica Le Mans in Le Mans, France #drag #opera #operasinger ♬ original sound - Creatine Price
Le rideau se lève
Le vrai tournant arrive avec le Covid. Confinée seule à Harlem, Creatine Price prend le temps de laisser mûrir une intuition : « Je savais qu’il y avait quelque chose sous la surface, quelque chose à explorer. Alors le drag, c’était un cadeau de l’univers. C’était comme une flèche. » De ce confinement naît une conviction : celle d’être faite pour marier deux mondes qu’on pourrait croire incompatibles.
« Je suis une artiste qui est née pour ça, le mélange de ces deux arts, l’opéra et le drag, amener la salle de concert dans les boîtes de nuit, et vice versa. »
En 2024, nouvelle étape : une participation remarquée — et jusqu’en finale ! — à la 19e saison de La France a un incroyable talent où elle croise pour la première fois Marianne James, alors membre du jury. Les deux échangeaient déjà par messageries interposées, mais ne s’étaient jamais vues en vrai : leur rencontre est bouleversante, et se termine en larmes des deux côtés. Il faut dire que Creatine Price l’admire depuis longtemps, ayant découvert des années plus tôt son personnage de Maria Ulrika Von Glott dans Ultima Recital, qu’elle qualifie d’œuvre de génie.
Le panthéon des divas
Ses nombreuses influences dessinent un portrait précis de ce qu’elle incarne aujourd’hui : RuPaul bien sûr, la reine du drag US qui anime depuis 2009 RuPaul’s Drag Race, « cette glamazone blonde et belle » qui a « paved the way », mais surtout les grandes divas de l’opéra, à commencer par celle dont elle a emprunté le nom, Leontyne Price, première soprano afro-américaine à recevoir une reconnaissance internationale, ainsi que Jessye Norman, qui interpréta La Marseillaise place de la Concorde pour le bicentenaire de la Révolution française en 1989.
À ces grandes dames s’ajoute une autre icône, plus loin de l’opéra mais tout aussi centrale dans son univers esthétique : Joséphine Baker. « C’est une de mes plus grandes inspirations dans mon drag, c’est Vegas, et en même temps c’est le cabaret français. J’adore ce mélange de cultures. » Car, entre lyrique et drag, elle voit avant tout des points communs :
« L’opéra et le drag partagent les mêmes codes : les perruques, les costumes, l’extravagance… »
Une philosophie qu’elle résume en une formule assassine : « Je suis une diva. Élégance is my middle name. J’adore les bijoux, j’adore les strass, j’adore les plumes. »
Walk the runway
Demandez-lui de se résumer en une œuvre, elle n’hésite pas une seconde : ce serait Tosca, où le drame côtoie la passion romantique. Une identité qu’elle décline jusque dans la palette de son dressing : le noir et le blanc, à la folie, parfois une touche de rouge, opéra oblige, ou de rose, comme sur ses visuels promotionnels de cette saison 4.
Côté mode, justement, ses rêves de collaboration dessinent une garde-robe fantasmée à son image : Schiaparelli, « pour son côté italien, romantique mais toujours moderne » ; Robert Wun, « extravagant, magnifique, très sculptural » ; et Christian Siriano, pour son travail inclusif autour des corps qu’on voit rarement représentés sur les podiums.
Werk !
Creatine Price n’a pas dit son dernier mot et, bonne nouvelle, elle donne rendez-vous à ses fans un peu partout en France, notamment lors de viewing parties à Paris, Bordeaux, Lille, Toulouse ou Lyon. Et puis il y a la tournée Drag Race France bien sûr (toutes les dates), dont la direction artistique a été confiée au légendaire Thomas Jolly, ainsi que deux récitals prévus salle Cortot à Paris et à la bibliothèque musicale La Grange-Fleuret. Elle laisse aussi planer un mystère sur un projet télé à venir… pour l’instant gardé secret. Bref, sa partition est loin, très loin, de se refermer !
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