À Lille, tout le monde connaît son nom, ou du moins ses griffes. Parisienne de naissance, elle est depuis devenue aussi lilloise que le welsh, la Grand-Place ou les gaufres Méert — et la première représentante de sa ville d’adoption dans Drag Race France. Nous voici donc face à La Harpie, 28 ans, toute de peau de panthère vêtue, une queen aux yeux félins, femme fatale tout droit sortie des années 80, final girl de nos cœurs inspirée par les films d’horreur. Éliminée aux portes de la finale de la saison 4, mais très vite devenue l’une des favorites des fans, La Harpie est loin d’avoir dit son dernier « Grraaouuu ».
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Dès son entrée dans l’atelier de cette saison 4, le public est tombé en amour. C’est d’ailleurs, nous dit-elle, son moment préféré de l’aventure : « Il y avait une telle excitation, un tel bonheur, le sentiment d’être à ma place… C’était un moment de joie rarement égalé. » Si La Harpie incarne désormais l’excellence du drag français, Nathan, lui, a mis du temps avant de trouver sa place dans le monde : « J’étais très moi, très rayonnant, jusqu’à la fin du collège. Et après, quand je suis arrivé au lycée, je me suis dit : ‘Plus jamais quelqu’un ne me demandera si je suis gay' ».
Ramer dans le sens du courant
Le jeune Nathan a alors commencé à faire du sport, de l’aviron, « dans un milieu hyper mascu », comme pour se débarrasser de tout signe extérieur d’homosexualité. Et, comme il était plutôt bon pour ramer, ça suffisait à lui acheter le respect des mecs hétéros de son équipe. Sûrement parce que, dans la tête de beaucoup de garçons, la virilité se mesure à la performance physique et sportive.
Le lycée, c’est l’âge où l’on doit se conformer. Un âge où tout ce qui n’entre pas dans la norme est stigmatisé. Un âge où se construire devient une véritable épreuve pour les personnes queer. Après avoir tout fait pour éviter de se faire remarquer, La Harpie se souvient d’un moment précis, en seconde, une semaine après la rentrée, où une camarade a un peu grillé sa couverture :
« Je ne connaissais personne. Et il y a cette fille, Pamela, qui me dit devant tout le monde : ‘Mais toi, t’es gay, non ?' ». Karine Le Marchand, sors de ce corps ! Ce jour-là, comme nous le dit La Harpie, elle a perdu son premier acting challenge. Mais elle insiste : elle a eu une enfance heureuse. C’est juste que la vie n’est jamais sans épreuve.
Après le lycée, Nathan s’est complètement refermé sur lui-même : « J’étais très introverti ». Car sous ses airs de femme panthère (quand on la rencontre, elle porte son look de l’épisode 6), La Harpie est une timide. Avec des gens qui la mettent à l’aise, elle devient totalement elle-même, mais il suffit qu’une personne vienne rompre le charme pour qu’elle retourne dans sa coquille.
Derrière la salle d’arcades
Plus tard, elle emménage à Lille avec son copain. Et là, dès sa première sortie pour voir un show, c’est la révélation. Elle découvre la scène drag locale et perçoit immédiatement la différence avec le drag de la capitale : « À Lille, il y avait une ambiance de famille, de bienveillance, tout le monde se connaissait. Dès la première fois où j’ai vu un show à Lille, je me suis sentie tout de suite à l’aise pour me lancer. »
C’était il y a 5 ans, à la Brat Cave, une antre du spectacle planquée derrière une salle d’arcades. La Harpie était née. C’est ce moment qui a été immortalisé sur la photo qu’elle nous montre dans l’épisode 7 de Drag Race France. Mais alors, qu’est-ce qui distingue le drag lillois de celui du reste de la France ? « C’est un drag irrévérencieux, on ne suit pas les diktats. On a un certain détachement par rapport à ce qui se fait sur Paris. On reste punk, engagé, on ne se prend pas au sérieux. On ne se prend pas pour ce qu’on n’est pas, si ce n’est des grandes divas ! »
Dark Feminine Energy
Et comment est-elle devenue cette diva ? Comment La Harpie a rencontré Nathan ? « En fait, tout était déjà à l’intérieur de moi. » Elle se souvient qu’au collège, dans sa chambre d’ado, elle rêvait déjà de faire des shootings photos. Inspirée par ce qu’elle appelle les « figures féminines froides », elle a créé cet avatar de femme fatale à la fois sexy et monstrueuse, gothique, inaccessible au commun des mortels.
La Harpie vibre pour Cruella, les héroïnes hitchcockiennes, celles de David Lynch, d’Almodóvar, les filles qui meurent en premier dans les slashers des années 90, et celles qui survivent. Et, si ce n’était pas déjà évident d’après ses looks de runways, tous plus époustouflants les uns que les autres, les années 80 et la liberté des femmes de cette décennie sont une source intarissable d’influences. Mention spéciale pour sa Desireless de l’épisode 5 pour le défilé « Pop Couture », qu’une personne aussi jeune ne devrait même pas connaître, mais qui a irrigué de joie nos cœurs de millennials.
« Je me revois ado, j’étais dans mon lit et j’avais cette idée de faire un shooting dans un manoir en Normandie, au bord d’une falaise, de cette fille magnifique… et en fait, c’était moi ! »
Quand le drag est arrivé dans sa vie, c’était une évidence. Elle n’avait plus qu’à canaliser toutes les références, les envies, les images qui avaient déjà pris racine en elle, depuis si longtemps. « J’aime les monstres aussi. American Horror Story, ça m’a beaucoup guidée. » Sur le plan esthétique, on précise : La Harpie n’est pas une psychopathe, elle est bien trop saine d’esprit et adorable pour matcher avec l’esprit tordu de Ryan Murphy. Mais on lui reconnaît, c’est vrai, des clins d’œil artistiques à la Lady Gaga de Hotel ou aux sorcières de Coven.
« Prends ton mal en patience »
Et si son drag était une œuvre d’art ? Sans trembler, elle nous parle d’un peintre qu’elle adore, Edward Hopper, et de sa toile « New York Movie ». On lui fait remarquer qu’Hopper est probablement celui qui saisissait le mieux la solitude : « Oui, c’est très moi : mystérieuse et énigmatique. »
Toutes ces inspirations, ces références, lui filent entre les doigts pour se déverser dans ses looks. On pense à Alexander McQueen, à Thierry Mugler, à Robert Wun. Mais surtout, on pense à ce gosse qui ne demandait qu’à faire sortir la bête fabuleuse qu’il portait en lui et qui, à chaque apparition sur scène, raconte une histoire rien que dans ses looks. Et à cet enfant, justement, qu’est-ce qu’elle lui dirait ?
« Prends ton mal en patience. Le drag ne va pas arriver tout de suite, mais c’est pourtant ce qui sera une révélation. Le drag, c’était ça que j’attendais dans ma vie. C’était la pièce du puzzle qui me manquait, et tout fait sens maintenant. »
Elle a quitté la saison 4 de Drag Race France avec des béquilles et une minerve, mais La Harpie est surtout partie avec la tête haute et la certitude qu’elle a imprégné à jamais son univers dans nos rétines.












